‍Une rencontre improbable


‍Je m’appelle Anik. Mon âge? En 1970 j’ai eu six ans. C’est cette année-là, je m’en souviens que j’ai fait ma première année à l’école de mon village, Crabtree, dans Lanaudière. Je faisais partie de celles et ceux qui avaient hâte d’apprendre à lire, à écrire, à compter et de côtoyer d’autres enfants encore inconnus. Et je ne fus pas déçu dès l’instant où je passai la porte de la classe et que j’aperçus notre institutrice, celle avec qui nous allions passer l’année. Tout de suite je fus subjuguée. C’était comme une apparition. Elle était belle, les yeux pétillants, toute souriante et, surtout, parée, comme une princesse, d’une épaisse chevelure blonde qui lui descendait jusqu’aux fesses. J’étais conquise. Elle se présenta. Elle s’appelait Claudette. Un nom que je n’oublierais jamais ! Et ainsi fut-il !


‍Il faut que je vous raconte… Je travaille dans un marché public de la région, très fréquenté au cours des mois d’été, nommée la Ferme-Régis. Je vois à ce que les étals soient bien approvisionnés, je réponds aux questions des clients et je les dirige au besoin. Or, un après-midi de la semaine dernière je suis affecté dans la section des fruits. C’est alors que mon attention est détournée vers une collègue qui, à quelques pas de distance, discute avec une cliente. Je suis trop loin pour saisir tous les mots de leur conversation et, curieusement, je ressens un impérieux besoin de m’approcher… C’est comme si j’avais entendu une voix m’appeler. Je n’ai aucune raison en fait d’intervenir dans leur discussion, mais une force mystérieuse m’envahit et je m’interpose entre l’une et l’autre. Cette voix, je l’ai entendue quelque part ! Elle vibre dans mon cerveau et, en un court instant, réveille mille souvenirs d’un lointain, lointain passé, des souvenirs heureux, ceux d’une classe bourdonnante d’activité, de cri-cris de crayons, de crissements de chaise, de rires étouffés, de chuchotements, de quelques soupirs aussi. Et, debout derrière son bureau ou circulant entre les pupitres, la maîtresse aux cheveux d’or est là qui donne des consignes et ne ménage pas les sourires, les conseils et les encouragements. Sa voix est douce. Je ne me fatigue pas de l’écouter… Peut-être que tout à l’heure, si j’ai la chance qu’elle passe près de mon pupitre, je pourrai caresser sa si tentante toison. 


‍Et là, elle tourne la tête, la cliente. Je chavire ! Mais, mais… Suis-je victime d’une hallucination ? Ce n’est pas possible ! Cette voix… et là, ses yeux ! Oui, c’est elle, oui ! Malgré toutes ces années, impossible de me tromper ! Je m’écrie: «Claudette, Claudette !» Un court instant, elle semble ahurie. Elle ne comprend pas… Évidemment, un fossé large de cinquante-quatre ans nous sépare. Comment pourrait-elle me reconnaître, moi, blondinette haute comme trois pommes en ce temps-là ? Nos regards se croisent et, soudain, le lien se resserre. Les souvenirs enfouis se rallument et s’accordent. J’ouvre les bras en même temps qu’elle et notre accolade est intense et chaleureuse. Je redeviens un instant, envahie par l’émotion d’une enfance retrouvée, la petite fille de six ans que j’ai été. Je savoure l’instant, car cette rencontre tout à fait improbable, ressuscite des scènes de ma vie, des lieux, des personnages, toute une volée de réminiscences heureuses. Des images abandonnées aussi qui, sorties de la boîte où je les avais rangées, ont charmé quelques heures de ma vie.


‍Bien entendu, je me suis empressée de raconter l’histoire de cette rencontre à mes collègues, parents et amis. Toutes et tous avaient peine à me croire. Quel miracle pouvait-on invoquer pour expliquer qu’on puisse reconnaître une personne qu’on n’a pas vue depuis plus de cinquante ans ? La belle Claudette à la toison d’or était devenue une septuagénaire, toujours attrayante, mais à la courte chevelure, maintenant poivre et sel. Parmi les explications avancées, deux paraissaient plus plausibles :  les yeux, le regard et puis la voix… Mais on oublie que pendant cette année passée avec Claudette, j’ai pu être touchée, imprégnée par d’autres traits de son caractère, par ses mimiques, son rire… Surtout que je lui vouais, secrètement, une affection particulière. Il se peut que, par un effet de mimétisme enfantin, j’aie aspiré à en faire mon modèle. Reste que je continue à m’interroger sur cet événement qui confine à l’incroyable. Et j’ai l’impression que je n’ai pas fini de me torturer les méninges! On dit que le hasard fait bien les choses… Mais, dans cette histoire, n’y a-t-il pas autre chose que l’effet du hasard ? Quelque connivence inexpliquée et inexplicable… comme une pincée de mystère… sortie du monde de l’improbable…


‍Marcel Chabot, rapporteur de l’événement d’après le récit des deux protagonistes, Anik Mailloux (à droite) et Claudette Jarry (à gauche). 4 et 6 juin 2024